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Journal d’une ado hors norme (My Mad, Fat, Diary)




Série écrite par Tom Bidwell d’après le livre My Fat, Mad Teenage Diary, écrit par Rae Earl, et diffusée entre le  et le  sur E4.

Cette adaptation des mémoires de Rae Earl, lancée en 2013 sur la chaîne E4, est dans la grande lignée des teen shows britanniques de l’époque (SkinsMisfits, etc). On est loin des fictions américaines où des acteurs de 30 ans – comme sortis d’un magazine de papier glacé – tentaient de nous faire croire à leur mal-être adolescent. Rae n’a rien de la protagoniste standard : elle pèse 105 kilos, souffre de compulsions alimentaires et sort à peine d’un internement en hôpital psychiatrique pour reprendre sa vie à Lincolnshire (Angleterre). Sur les conseils de son thérapeute, la lycéenne commence à coucher sur papier ses pensées et ses angoisses, lesquelles sont exprimées à l’écran via des fantaisies graphiques – les dessins du cahier prennent vie – ou une voix-off plus crue que celle d’Angela, 15 ans.

My Mad Fat Diary ne traite pas le thème de la maladie mentale avec légèreté. Dès l’épisode pilote, la série met en scène sans détour les névroses de son héroïne : son face-à-face tendu avec le placard aux friandises, son doigt qui caresse ses cicatrices d’automutilation, la colère qu’elle exprime dans le cabinet de son thérapeute. En montrant que toute la vie de Rae est impactée par ses troubles, la série ne tombe ni dans la glamourisation, ni dans le sensationnalisme, ni dans la promotion d’un remède miracle. Arrêts sur image, soubresauts de la caméra et autres procédés filmiques viennent souligner l’anxiété paralysante de la jeune fille, et renforcent la subjectivité du point de vue. Le spectateur est comme piégé dans l’état émotionnel instable de Rae, ses peurs, son comportement autodestructeur, son absence de confiance en elle, son désir de devenir « normale ». Nul échappatoire à cette entreprise de reconstruction n’est possible et c’est tant mieux… Ainsi se crée un lien très profond entre le public et le personnage parfaitement interprété par Sharon Rooney.

Pour devenir une adolescente comme les autres, Rae garde secret son séjour à l’hôpital et tente d’intégrer le groupe le plus cool de Lincolnshire. Celui-ci est formé de son amie d’enfance Chloé – Jodie Comer en archétype de la fille populaire – et de ses quatre amis, Izzy, Finn, Chop et Archie, qui la fait craquer en chantant « Return of the Mack » (l’action se déroule dans les années 90). My Mad Fat Diary aurait pu tomber à ce moment-là dans les clichés de la série pour ados, en dépeignant les efforts de la lycéenne pour rejoindre une bande qui la rejette ou la juge. Comme le montrera la scène de la piscine, celle-ci a l’humour et l’audace nécessaire pour parfaitement s’intégrer, une fois sa peur du rejet oubliée. Grâce à un humour irrésistible, qui se déploie visuellement (les moustaches dessinées sur le visage de sa mère) ou au cours du monologue, la fiction maintient un équilibre entre comédie et drame, et permet à son héroïne de se définir au-delà de son poids. Rae a une sexualité, des désirs, des fantasmes – quand elle imagine Archie se glissant dans son lit – qu’elle évoque sans retenue : « Dr Nick, passé expert dans l’art de faire mouiller les jardins intimes des femmes », dit-elle à propos de son médecin. Le « male gaze » n’existe pas, ce sont les hommes qui sont vus comme des objets sexuels. En laissant la jeune fille assumer sa libido, s’exprimer de manière graphique sans s’excuser d’exister, My Mad Fat Diary promeut la libération du corps avec un discours résolument féministe. Surtout, elle livre un message rassurant pour les ados devant leur télé : ceux qui affichent une assurance à toute épreuve bataillent aussi avec leurs propres démons. Exemple en image : au moment de la pool-party, même Archie rechigne à se mettre en maillot de bain par honte de l’acné qu’il a dans le dos. Aussi drôle qu’inconfortable, ponctuée par les clins d’œil à la brit-pop des années 90, cette pépite anglaise est sans aucun doute un des meilleurs teen shows du début des années 2000.

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