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Girls




Série diffusée sur HBO en 2012, écrite par Lena Dunham et produite par Judd Apatow

Avant même la diffusion du premier épisode de Girls, Lena Dunham déchaînait les passions. La créatrice de la série, 25 ans à l’époque, est portée au pinacle, descendue en flèche, adorée, méprisée. Selon les points de vue, la jeune femme est brillante, insupportable, intrépide, raciste, grosse, c’est un pur produit du népotisme ou la voix d’une génération –voire un mélange d’un peu tout ça. Au cours des cinq années suivantes, les émotions ne vont pas retomber, mais se stabiliser, comme un bouillon qui ne cesse de mijoter –jusqu’à déborder sur cette série qui débute son ultime et merveilleuse sixième saison ce dimanche 12 février.

Dès le départ, Dunham se confond avec son alter ego, Hannah Horvath, aussi monstrueuse qu’hilarante. Parce qu’elle est une sorte d’étude ethnographique sur les millenialsGirls est autant adulée que dénigrée. Une réaction due à la tonalité très réaliste des débuts, depuis longtemps abandonnée. Pour beaucoup, Horvath représentait Dunham, dans une version à peine travestie et un soupçon plus à l’ouest –une diplômée d’Oberlin, ambitieuse et paumée, qui traîne ses aspirations artistiques dans Greenpoint aux frais de papa maman, avec une vie sexuelle compliquée et une vie tout court qui peine à passer la seconde. Les amis (blancs) de Hannah sont inspirés des amis (blancs) de Lena, les tatouages de Hannah sont ceux de Lena. Le corps de Hannah est celui de Lena, la blague sur Hannah «la voix de sa génération» est peut-être à prendre un tantinet plus au sérieux concernant Lena. Hannah est imparfaite, mais lorsqu’elle se met à danser toute seule sur Robyn après avoir envoyé le meilleur des crypto-tweets à ses vingt-six followers, le personnage prend corps et on s’identifie. Et comme souvent avec des œuvres créées par des femmes, on voit davantage dans Girls un témoignage que de la fiction.

Vite, Dunham et Jenni Konner, sa productrice et co-scénariste, vont s’extraire de cette impasse en clignant de l’œil: Girls se transforme en satire saignante peuplée de personnages aussi délicieusement divertissants qu’impossible à prendre en exemple. Hannah et ses amis se libèrent du joug du réalisme pour devenir une bande de bouffons déglingués, extravagants et narcissiques, trépignant dans New York et s’écrasant eux-mêmes au passage. Une satire construite sur des traits familiers –l’obsession de soi, la besogne du devenir adulte, la passion sexuelle destructrice, la compétitivité, les sursauts amoureux inopinés–, le tout malaxé et trituré à l’extrême, comme autant de petites graines banales germant en plantes sauvages, difformes et parfois carnivores.

Reste que l’intérêt de Girls ne s’arrête pas là, car ce sont bien les débats qu’elle suscite qui font toute la différence. Qui a deux pouces et un avis sur Lena Dunham? Qu’on ne me dise pas que nous n’avons plus rien en commun… A une époque où les célébrités se donnent un mal de chien pour être les plus inoffensives possible, Dunham, à l’inverse, est indomptablement elle-même. En général, lorsqu’une personnalité a des excuses publiques à faire, elle va veiller à ne plus trop la ramener ensuite. Pas Dunham. Infatigable et incontrôlable, elle jonglera entre activisme et inconséquence, entre scandales à l’insu de son plein gré et séances d’autoflagellation. Alors que Hannah Horvath devient un vrai personnage de comédie, sa vis serrée par Dunham et Konner, Dunham en vient à braquer sur elle tous les projecteurs de l’indignation. Hannah n’est plus un clone de Dunham, c’est Dunham que l’on appréhende comme une version à peine édulcorée de Hannah: un moulin à paroles déplacées et à tweets qui jettent de l’huile sur le feu. Désormais, si les gens se détournent de Girls, c’est à cause de la vraie Dunham, pas de Hannah, son personnage.

L’ironie de la chose, c’est que rien n’excuse mieux la personnalité de Dunham que le visionnage de Girls, ce dont les dunhamophobes sont incapables. Dans la série, Dunham passe justement le type d’aveuglement bourgeois dont on l’accable à la moulinette et justifie parfaitement le genre d’apprentissage à la va comme je te pousse qu’elle entend mettre à profit dans sa vie. Le tout dans une série pleine d’humour, de truculences et qui ne se prend jamais pour autre chose que ce qu’elle est. Une série qui, en six saisons, n’aura cessé d’attester du talent de Dunham, et pas seulement pour mettre les pieds dans le plat.

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